Les logiques du corps, une autre manière de penser le temps

Retour sur la rencontre avec Georges Vigarello, le 27 mai 2026


Comment notre perception physique a-t-elle évolué, des saignées de Louis XIII aux puces électroniques de la Silicon Valley ?

Nous avons eu la chance de recevoir l’historien Georges Vigarello mercredi 27 mai 2027. Georges Vigarello, philosophe, historien, sociologue vient de publier « Les logiques du corps, une autre manière de penser le temps » (Editions du Seuil), synthétisant des décennies de recherche consacrées à l’histoire de l’hygiène, de la santé, des pratiques corporelles et des représentations du corps. Reprenant les perspectives ouvertes par son livre, il a retracé l’histoire du corps occidental, non pas comme une simple machine biologique, mais comme une conquête progressive de l’individu, présentant les mutations historiques de la conscience de soi à travers les métamorphoses de la représentation du corps.

Cet article propose une synthèse des points clés de cette intervention pour tous ceux qui n'ont pu y assister.

De la dispersion à la convergence : quatre modèles de fonctionnement.

Pour Georges Vigarello, l’apparence physique parle toujours de l’intériorité. Il identifie quatre grands modèles qui ont successivement défini notre rapport au corps :

1.Le modèle humoral (de l'Antiquité au XVIIIe siècle) : Le corps est alors vu comme un ensemble de liquides (les humeurs) dont il faut préserver la pureté. Madame de Sévigné craignait le brouillard car il bouchait les pores, empêchant les humeurs de sortir, ce qui risquait de provoquer une « décomposition » interne. On pratiquait alors des saignées massives pour évacuer le « trop-plein » de sang, comme Louis XIII qui en subit plus de cinquante en un an.

2. Le modèle de la sensibilité (fin du XVIIIe siècle) : Avec la montée de l'électricité, l'attention se déplace vers les nerfs. On cherche alors à « durcir » le nerf par la respiration ou l'alimentation pour optimiser l'excitation et les ressources de l'organisme.

3. Le modèle énergétique (XIXe siècle) : Inspiré par la machine à vapeur, on découvre que la respiration est le « feu » de l'organisme. Le corps devient une mécanique calorique où la poitrine doit s'ouvrir pour alimenter le cerveau et l'action. Le bourgeois des années 1820 ne sort plus son ventre (signe d'honneur aristocratique) mais redresse ses épaules pour l'activité.

4. Le modèle informationnel (Contemporain) : Aujourd'hui, l'organisme est perçu comme un système de codages et de messages. On « écoute son corps » et ses signaux. Le cancer est vu comme un défaut de codage cellulaire, et le bien-être passe par une adéquation entre le vêtement et les sensations intérieures.

Les trois dynamiques de la modernité

Au-delà de ces modèles fonctionnels, Vigarello identifie trois courants de fond qui traversent l'histoire occidentale :

- L’affranchissement : C’est la libération progressive des contraintes. Cela commence par l’invention du Purgatoire au XIIIe siècle, qui laisse plus de place au plaisir terrestre en atténuant la peur de l’Enfer. Cela se poursuit par la réduction de la violence (on passe des joutes mortelles à des exercices sur mannequins) et par la libération du corps féminin (abandon du corset, nouvelle définition juridique du viol comme atteinte à la personne et non plus au tuteur).

- L’individualisation : Le corps devient le lieu d'affirmation du « Moi ». À la Renaissance, cela passe par l’autoportrait (Dürer) ou la description de soi (Montaigne). Au XIXe siècle, l'invention du journal intime permet à l'individu de s'approprier son vécu intérieur sans le rendre public.

- L’intériorisation de l’affect : La sensibilité s'approfondit. Le courtisan du XVIIe siècle doit apprendre à dissimuler ses émotions pour maintenir sa dignité, créant un espace intérieur riche et complexe. Au XIXe siècle, des auteurs comme Quincey commencent à explorer le concept de trauma, liant des souffrances physiques présentes à des douleurs de l’enfance.

Défis et tensions persistantes

La conférence a également soulevé des questions cruciales sur les limites de cette évolution. Si l'individu s'est affirmé, cette victoire a aussi fragilisé le collectif. Olivier Mongin note que le corps occidental tend à refouler la question de la mort.

Le débat a également porté sur les résistances contemporaines. Face à l'affirmation du corps des femmes, on observe un raidissement « viriliste » ou masculiniste. Cependant, Vigarello reste optimiste, considérant ces réactions comme les derniers soubresauts de modèles dépassés face à une dynamique d'émancipation irréversible.

Enfin, l'avenir du corps se joue dans la technologie. Entre le transhumanisme, qui cherche à s'affranchir de la mort voire du corps lui-même, et les prothèses informationnelles (puces, capteurs), le corps n'a jamais été aussi « écouté » et, paradoxalement, aussi menacé dans son intégrité physique traditionnelle.

En résumé, l'histoire du corps racontée par Georges Vigarello est celle d'un passage d'un corps régi par des forces extérieures (humeurs, astres) à un corps souverain, devenu le baromètre de notre identité profonde. Une mutation qui, si elle offre une liberté sans précédent, nous place aussi devant une solitude et une fragilité nouvelle.

 

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